Un bouquet de coquelicots
Un bouquet de coquelicots
de Brice Gautier
dans « Accident de personne » Editions Zonaires
Aujourd’hui, j’ai perdu ma femme. C’est loin d’être la première fois et je fatigue un peu. Nous nous étions levés en même temps sur le coup de sept heures et demie, avions pris le petit déjeuner ensemble, puis j’étais allé prendre ma douche dans la plus parfaite insouciance tandis que Rose déclarait qu’elle allait traînasser un peu au lit et finir son livre. Ma femme semblait de très bonne humeur, elle souriait un peu aux anges mais pas plus que d’habitude et je dois dire que ce sourire, je l’aime particulièrement. Aussi n’ai-je pas vu le coup venir. Quand je suis sorti de la salle de bain, propre et rasé, j’ai tout de suite remarqué que le silence était hautement anormal. Avec le temps, j’ai appris à me servir du silence comme de la plus efficace des alarmes : trop dense, il se mue en une sirène hurlante qui me poussa ce matin-là à me hâter vers la chambre de ma femme pour constater qu’elle ne s’y trouvait pas. Encore !, pensé-je, dépité.
La dernière fois, elle avait pris la voiture pour retourner au lycée où, jusqu’à il y a quatre ans, elle était encore professeur de français. Elle avait déboulé dans la salle des professeurs dans laquelle des anciens collègues médusés lui avaient diplomatiquement fait comprendre qu’elle n’avait rien à y faire, mais elle ne s’était pas laissée convaincre et avait foncé en direction de son ancienne classe habituelle, vide, où elle avait attendu une demi-heure des élèves qui ne viendraient jamais. Je la récupérai effondrée sur sa chaise, en larmes, se désolant de ce qu’une classe entière eût osé sécher son cours, puis je la réconfortai de mon mieux en lui jurant qu’il ne s’agissait que d’une simple erreur d’emploi du temps.
Cette fois, la voiture et son vélo étaient sagement garés à leur place, elle était donc partie à pieds pour une destination inconnue.
Rose n’a pas toute sa tête, certes, mais elle n’est pas idiote ni dénuée de logique : si elle a ressenti le besoin impérieux de quitter la maison, c’est pour une raison précise. Je dressai mentalement l’inventaire des destinations possibles, la mairie où elle fut conseillère municipale pendant douze ans, la boulangerie, l’épicerie, ou la maison d’une de ses copines, innombrables, même dans ce petit village de mille habitants à tout casser. Car Rose, depuis qu’elle ne travaille plus, passe son temps à se faire des copines. C’était le cas avant son accident mais la différence est qu’aujourd’hui, elle a simplement beaucoup plus de temps et immensément moins de mémoire. Je l’ai toujours connue d’humeur joyeuse, prompte à aller à la rencontre de l’inconnu, bavarde, prévenante et rigolant de tout avec tout le monde. D’ailleurs, c’est à la fin d’un long fou-rire dont l’objet m’échappe totalement aujourd’hui qu’un jour funeste son visage s’est figé, son sourire s’est changé en grimace et qu’elle a eu juste le temps de me demander d’appeler un médecin avant de plonger dans une inconscience d’où elle n’est jamais totalement revenue.
Depuis, Rose se ballade dans le village et parle à tout le monde, incapable de faire le tri entre une vieille connaissance et un parfait inconnu. Pour les derniers elle passe pour une folle, mais elle préfère tailler une bavette à un touriste plutôt que prendre le risque d’ignorer une amie de toujours qu’elle ne reconnaîtrait pas. Elle attend des heures à un arrêt de bus qui été déplacé depuis des années, oubliant depuis quand elle attend au fur et à mesure que les minutes passent. Aux élections municipales, elle vote pour des gens qui sont morts depuis longtemps et crie à l’imposture quand le maire vient faire un discours sur la petite place où le village se rassemble à la faveur d’un vide-grenier ou d’une kermesse. Personne ne lui en veut car à force tout le monde connaît Rose qui ne connaît plus personne.
Toutes les fois que je la ramène à la maison à la fin d’une de ses fugues, elle jette sans un mot un long coup d’œil circulaire dans la grande pièce de l’entrée qui fait office de salon et de salle à manger, puis tourne vers moi un regard dans lequel je lis sa détresse de ne pas reconnaître cet endroit où elle est censée vivre tout en étant parfaitement consciente que ce n’est pas normal. Rose sait très bien que son cerveau est devenu une pauvre petite chose poreuse et peu fiable, qui laisse échapper ses souvenirs comme le seau percé d’un enfant qui s’acharne à l’utiliser pour transvaser de l’eau de mer dans les douves de son château de sable. Les souvenirs de Rose sont comme cette eau qui a le choix entre s’échapper par les trous du seau ou finir engloutie par le sable.
Certains matins, quand elle se réveille auprès de moi, je vois dans ses yeux qu’elle ne me reconnaît pas. C’est un vacillement infime, une hésitation du regard qui se détourne involontairement, et je sais que sa mémoire est repartie pendant la nuit de l’autre côté de sa conscience et qu’elle en est revenue vierge. Alors je retiens mon souffle et j’attends qu’elle ait fini de scruter mon visage attentivement, à la recherche, à défaut d’un souvenir, d’une émotion enfouie, de cette bouffée d’affection irrationnelle qui nous lie à jamais à un autre être sans que le cerveau soit autorisé à donner son avis, et quand je vois éclore cette lueur intime dans ses yeux car je la distingue aussi clairement qu’on voit le soleil se lever au dessus de la mer alors une onde de pur amour me traverse. Dès lors je sais pourquoi j’endure tout cela depuis si longtemps : pour le sourire de Rose qui ne me connaît plus et qui, au réveil, se réjouit de ma présence. À travers le regard toujours neuf de ma femme, je sais que je suis exactement à ma place, auprès de celle qui me redécouvre à chaque fois que son cerveau décide de repartir de zéro et qui me fait comprendre qu’elle est contente que je sois là.
Certains jours pourtant, comme aujourd’hui où je l’ai encore perdue, je trouve le destin cruel, et si j’avais un Dieu auquel me plaindre, je lui transmettrais des cahiers de doléances en plusieurs tomes. Dans quel état sera-t-elle quand je remettrai la main dessus ? Effondrée comme la dernière fois dans sa salle de classe vide ? Désorientée comme le jour où elle n’a pas reconnu la place du village, réaménagée il y a deux ans ? Ou au contraire gaie comme un pinson, en train d’échanger des souvenirs frelatés avec une inconnue qu’elle a cru identifier ? Et surtout : est-ce qu’elle me repoussera comme le plus quelconque des importuns ?
Certains soirs quand je m’endors auprès d’elle, je tremble à l’idée qu’un matin elle ne ressente plus ce déclic qui la lie à moi chaque fois qu’elle me redécouvre. Dans mon cauchemar, je cours après elle après une énième fugue et je la retrouve dans les bras d’un autre homme, tous les deux enlacés, aspirés dans une idylle toute neuve qui ne s’encombrerait d’aucun passé ni d’aucun avenir. Même quand je finis par la retrouver seule, toujours dans ce rêve de malheur, perdue dans une petite route de campagne ou apostrophant les institutrices de l’école que fréquentaient nos enfants, je ne peux repousser ce doute que tous les amants éperdus connaissent, ce doute qui vous fait redouter l’instant des retrouvailles, celui où vous saisirez dans les yeux de celle que vous aimez l’éclat d’un amour réciproque, où votre tension se relâchera enfin et où vous vous autoriserez à vous laisser aller, à la serrer contre vous et à la réconforter, à poser vos lèvres sur ses cheveux, puis à la ramener à la maison. Pour rien au monde je ne voudrais laisser cet éclat s’éteindre, alors j’en paie volontiers le prix. Pour moi, pas de soirées télé à ne rien se dire avant de se coucher côte à côte jusqu’au lendemain, pas de dimanches mornes à tuer le temps, pas de pyjama informe et délavé qu’on garde parce qu’il est pratique et confortable, pas de laisser-aller ni de sorties de route, ces flatulences de la vie que les vieux couples s’autorisent à force de vivre ensemble. Tout cela m’est interdit car les souvenirs de Rose peuvent se faire la malle à chaque instant. Au moment où cela arrive, je dois me montrer immédiatement à la hauteur. Je suis son inlassable prétendant, son éternel fiancé, son amant perpétuel, celui qui est et qui a été malgré ce que disent les dictons. Si je tiens à elle, je n’ai pas le choix. Et je tiens à elle plus que tout.
Je l’aperçois enfin au bord de la route qui mène à l’église, penchée au dessus d’un talus où poussent des coquelicots qu’elle cueille avec la nonchalance du promeneur insouciant. Il me semble qu’elle chante. Je m’arrête à une centaine de mètres. Elle ne m’a pas vu. Elle a dû avoir envie d’un bouquet de fleurs et elle est tout simplement allée le chercher. Les coquelicots seront fanés avant d’arriver à la maison, elle le sait, mais elle choisit de l’ignorer. Elle profite de ce que les fleurs lui offrent sans penser à l’instant d’après. Notre vie ressemble désormais à cela, à un bouquet de coquelicots. Je la regarde et je profite à mon tour de cet instant suspendu, de ce moment magique qui sera bientôt fané et qu’il faudra, inlassablement, faire refleurir.
de Brice Gautier
dans « Accident de personne » Editions Zonaires
Aujourd’hui, j’ai perdu ma femme. C’est loin d’être la première fois et je fatigue un peu. Nous nous étions levés en même temps sur le coup de sept heures et demie, avions pris le petit déjeuner ensemble, puis j’étais allé prendre ma douche dans la plus parfaite insouciance tandis que Rose déclarait qu’elle allait traînasser un peu au lit et finir son livre. Ma femme semblait de très bonne humeur, elle souriait un peu aux anges mais pas plus que d’habitude et je dois dire que ce sourire, je l’aime particulièrement. Aussi n’ai-je pas vu le coup venir. Quand je suis sorti de la salle de bain, propre et rasé, j’ai tout de suite remarqué que le silence était hautement anormal. Avec le temps, j’ai appris à me servir du silence comme de la plus efficace des alarmes : trop dense, il se mue en une sirène hurlante qui me poussa ce matin-là à me hâter vers la chambre de ma femme pour constater qu’elle ne s’y trouvait pas. Encore !, pensé-je, dépité.
La dernière fois, elle avait pris la voiture pour retourner au lycée où, jusqu’à il y a quatre ans, elle était encore professeur de français. Elle avait déboulé dans la salle des professeurs dans laquelle des anciens collègues médusés lui avaient diplomatiquement fait comprendre qu’elle n’avait rien à y faire, mais elle ne s’était pas laissée convaincre et avait foncé en direction de son ancienne classe habituelle, vide, où elle avait attendu une demi-heure des élèves qui ne viendraient jamais. Je la récupérai effondrée sur sa chaise, en larmes, se désolant de ce qu’une classe entière eût osé sécher son cours, puis je la réconfortai de mon mieux en lui jurant qu’il ne s’agissait que d’une simple erreur d’emploi du temps.
Cette fois, la voiture et son vélo étaient sagement garés à leur place, elle était donc partie à pieds pour une destination inconnue.
Rose n’a pas toute sa tête, certes, mais elle n’est pas idiote ni dénuée de logique : si elle a ressenti le besoin impérieux de quitter la maison, c’est pour une raison précise. Je dressai mentalement l’inventaire des destinations possibles, la mairie où elle fut conseillère municipale pendant douze ans, la boulangerie, l’épicerie, ou la maison d’une de ses copines, innombrables, même dans ce petit village de mille habitants à tout casser. Car Rose, depuis qu’elle ne travaille plus, passe son temps à se faire des copines. C’était le cas avant son accident mais la différence est qu’aujourd’hui, elle a simplement beaucoup plus de temps et immensément moins de mémoire. Je l’ai toujours connue d’humeur joyeuse, prompte à aller à la rencontre de l’inconnu, bavarde, prévenante et rigolant de tout avec tout le monde. D’ailleurs, c’est à la fin d’un long fou-rire dont l’objet m’échappe totalement aujourd’hui qu’un jour funeste son visage s’est figé, son sourire s’est changé en grimace et qu’elle a eu juste le temps de me demander d’appeler un médecin avant de plonger dans une inconscience d’où elle n’est jamais totalement revenue.
Depuis, Rose se ballade dans le village et parle à tout le monde, incapable de faire le tri entre une vieille connaissance et un parfait inconnu. Pour les derniers elle passe pour une folle, mais elle préfère tailler une bavette à un touriste plutôt que prendre le risque d’ignorer une amie de toujours qu’elle ne reconnaîtrait pas. Elle attend des heures à un arrêt de bus qui été déplacé depuis des années, oubliant depuis quand elle attend au fur et à mesure que les minutes passent. Aux élections municipales, elle vote pour des gens qui sont morts depuis longtemps et crie à l’imposture quand le maire vient faire un discours sur la petite place où le village se rassemble à la faveur d’un vide-grenier ou d’une kermesse. Personne ne lui en veut car à force tout le monde connaît Rose qui ne connaît plus personne.
Toutes les fois que je la ramène à la maison à la fin d’une de ses fugues, elle jette sans un mot un long coup d’œil circulaire dans la grande pièce de l’entrée qui fait office de salon et de salle à manger, puis tourne vers moi un regard dans lequel je lis sa détresse de ne pas reconnaître cet endroit où elle est censée vivre tout en étant parfaitement consciente que ce n’est pas normal. Rose sait très bien que son cerveau est devenu une pauvre petite chose poreuse et peu fiable, qui laisse échapper ses souvenirs comme le seau percé d’un enfant qui s’acharne à l’utiliser pour transvaser de l’eau de mer dans les douves de son château de sable. Les souvenirs de Rose sont comme cette eau qui a le choix entre s’échapper par les trous du seau ou finir engloutie par le sable.
Certains matins, quand elle se réveille auprès de moi, je vois dans ses yeux qu’elle ne me reconnaît pas. C’est un vacillement infime, une hésitation du regard qui se détourne involontairement, et je sais que sa mémoire est repartie pendant la nuit de l’autre côté de sa conscience et qu’elle en est revenue vierge. Alors je retiens mon souffle et j’attends qu’elle ait fini de scruter mon visage attentivement, à la recherche, à défaut d’un souvenir, d’une émotion enfouie, de cette bouffée d’affection irrationnelle qui nous lie à jamais à un autre être sans que le cerveau soit autorisé à donner son avis, et quand je vois éclore cette lueur intime dans ses yeux car je la distingue aussi clairement qu’on voit le soleil se lever au dessus de la mer alors une onde de pur amour me traverse. Dès lors je sais pourquoi j’endure tout cela depuis si longtemps : pour le sourire de Rose qui ne me connaît plus et qui, au réveil, se réjouit de ma présence. À travers le regard toujours neuf de ma femme, je sais que je suis exactement à ma place, auprès de celle qui me redécouvre à chaque fois que son cerveau décide de repartir de zéro et qui me fait comprendre qu’elle est contente que je sois là.
Certains jours pourtant, comme aujourd’hui où je l’ai encore perdue, je trouve le destin cruel, et si j’avais un Dieu auquel me plaindre, je lui transmettrais des cahiers de doléances en plusieurs tomes. Dans quel état sera-t-elle quand je remettrai la main dessus ? Effondrée comme la dernière fois dans sa salle de classe vide ? Désorientée comme le jour où elle n’a pas reconnu la place du village, réaménagée il y a deux ans ? Ou au contraire gaie comme un pinson, en train d’échanger des souvenirs frelatés avec une inconnue qu’elle a cru identifier ? Et surtout : est-ce qu’elle me repoussera comme le plus quelconque des importuns ?
Certains soirs quand je m’endors auprès d’elle, je tremble à l’idée qu’un matin elle ne ressente plus ce déclic qui la lie à moi chaque fois qu’elle me redécouvre. Dans mon cauchemar, je cours après elle après une énième fugue et je la retrouve dans les bras d’un autre homme, tous les deux enlacés, aspirés dans une idylle toute neuve qui ne s’encombrerait d’aucun passé ni d’aucun avenir. Même quand je finis par la retrouver seule, toujours dans ce rêve de malheur, perdue dans une petite route de campagne ou apostrophant les institutrices de l’école que fréquentaient nos enfants, je ne peux repousser ce doute que tous les amants éperdus connaissent, ce doute qui vous fait redouter l’instant des retrouvailles, celui où vous saisirez dans les yeux de celle que vous aimez l’éclat d’un amour réciproque, où votre tension se relâchera enfin et où vous vous autoriserez à vous laisser aller, à la serrer contre vous et à la réconforter, à poser vos lèvres sur ses cheveux, puis à la ramener à la maison. Pour rien au monde je ne voudrais laisser cet éclat s’éteindre, alors j’en paie volontiers le prix. Pour moi, pas de soirées télé à ne rien se dire avant de se coucher côte à côte jusqu’au lendemain, pas de dimanches mornes à tuer le temps, pas de pyjama informe et délavé qu’on garde parce qu’il est pratique et confortable, pas de laisser-aller ni de sorties de route, ces flatulences de la vie que les vieux couples s’autorisent à force de vivre ensemble. Tout cela m’est interdit car les souvenirs de Rose peuvent se faire la malle à chaque instant. Au moment où cela arrive, je dois me montrer immédiatement à la hauteur. Je suis son inlassable prétendant, son éternel fiancé, son amant perpétuel, celui qui est et qui a été malgré ce que disent les dictons. Si je tiens à elle, je n’ai pas le choix. Et je tiens à elle plus que tout.
Je l’aperçois enfin au bord de la route qui mène à l’église, penchée au dessus d’un talus où poussent des coquelicots qu’elle cueille avec la nonchalance du promeneur insouciant. Il me semble qu’elle chante. Je m’arrête à une centaine de mètres. Elle ne m’a pas vu. Elle a dû avoir envie d’un bouquet de fleurs et elle est tout simplement allée le chercher. Les coquelicots seront fanés avant d’arriver à la maison, elle le sait, mais elle choisit de l’ignorer. Elle profite de ce que les fleurs lui offrent sans penser à l’instant d’après. Notre vie ressemble désormais à cela, à un bouquet de coquelicots. Je la regarde et je profite à mon tour de cet instant suspendu, de ce moment magique qui sera bientôt fané et qu’il faudra, inlassablement, faire refleurir.
Créé par KARINE ALLEMAND | Dernière contribution le 01 avr. 2026 à 11:00